Culture guyanaise
Cultures métisses
L’histoire de la Guyane est celle d’un peuple qui s’est progressivement constitué autour des groupes culturels qui étaient présents sur le territoire, sans pour autant effacer les particularités de chacun.
Bien que les Amérindiens, les Noirs-marrons, les Créoles, les Brésiliens, les Surinamiens, les Chinois, les Hmongs, et les "Métropolitains" cohabitent tous dans ce département français, on ne peut comprendre leur mode de vie et dialoguer avec eux sans tenir compte des différences culturelles réelles qui existent entre eux.
Un lieu unique
On ne peut pas non plus négliger leur appartenance commune à la trajectoire historique du département de la Guyane dont ils sont partie intégrante.
On se trouve donc en Guyane, dans une véritable situation d’interculturalité dans la mesure où les entités culturelles ont longtemps existé les unes à côté des autres, sans se fondre dans un moule commun, ni s’inscrire dans un processus de rapprochement des modes de vie et des pratiques. Même si aujourd’hui, les nouvelles générations tendent à se mêler davantage, la société reste marquée par des cultures fortes et singulières.
Pour comprendre comment les particularismes de chaque groupe ont pu rester vivaces, il faut remonter dans le temps et analyser la façon dont les uns et les autres ont été amenés à cohabiter.
Entre trois mondes
La position géographique de la Guyane en fait, aujourd’hui, une tête de pont de la France et de l’Union européenne dans la région.
Egalement marquée par l’esclavage la Guyane se trouve aujourd’hui dépendante d’un statut de département français d’Outre-mer qui a généré lui aussi des mouvements de populations. Elle accueille chaque année un nombre de plus en plus important de migrants venus principalement des pays voisins.
Les trajectoires historiques de chaque peuple nous rendent compte de leur particularités et des circonstances ayant permis la conservation des éléments culturels les plus fondamentaux.
L’histoire de la Guyane, à l’image de sa population se conjugue au pluriel. Pour comprendre l’identité guyanaise et la vie quotidienne de ses habitants, il faut accepter de faire plusieurs voyages, qui tous nous mènent vers cette terre de l’Amérique du Sud. On peut alors choisir comme lieu de départ l’Afrique, l’Asie ou l’Europe.
L’expédition s’avère alors douloureuse ou pleine de promesses de prospérité à moindre coût, de conquêtes, peut-être victorieuses.
Nous pouvons aussi choisir de rester sur place et d’observer d’un œil attentif la vie des Amérindiens, premiers habitants de la Guyane.
Il est rare et étrange de rencontrer en 2002, dans un espace que l’histoire a fait français, les premiers habitants d’une Terre, qui sont les représentants de l’une des plus anciennes civilisations du Monde.
Un peuple qui, malgré les destructions massives dont il a été victime sur l’ensemble du Continent américain, survit encore, aussi en Guyane. Un peuple qui a su préserver ses Cultures, ses modes de vie, ses langues, ses Traditions.
Les natifs
Ces premiers habitants, ce sont les Amérindiens. Ils appartiennent à des ensembles culturels différents que l’on identifie à travers les familles de langues tupi-guarani, arawak et caraïbe. Les Tupi-guarani étaient là bien avant les autres populations indiennes. C’est vers l’an 300 que les Arawak, originaires d’Amazonie arrivent. Cinq siècles plus tard, ce sont les Indiens Caraïbes qui débarquent.
Population en danger
Avant l’arrivée des premiers Européens, au XVIème siècle, dans la région qui sera plus tard la Guyane française, on compte 25 000 Amérindiens. Dans la dernière décennie du XIXème siècle, la ruée vers l’or et les maladies ont décimé ces populations qui ne sont plus que 15 00 au début du XXème siècle.
Par ailleurs, la Guyane, tardivement colonisée par les Français, les Hollandais et les Anglais, n’a vu aucun d’entre eux y mener une politique de métissage. Actuellement on compte entre 5 000 et 9 000 Amérindiens qui vivent encore selon les traditions de leurs ancêtres.
Dès le XVIIème siècle, les Français tentent de s’installer en Guyane. Cette aventure, qui dans les ports d’Europe nourrit les ambitions et fait rêver, se soldera souvent par des échecs cuisants à l’arrivée.
Bien que la France découvre la Guyane en janvier 1500 lorsque Vincent Pinson part explorer la région, il faut attendre le règne d’Henri IV (1589-1610), pour qu’une première expédition (1604) dirigée par le Capitaine Daniel de la Revardière fasse officiellement connaître la Guyane en Europe. En 1626 le Cardinal de Richelieu autorise la colonisation de la Guyane.Onze ans plus tard, la ville de Cayenne est fondée.
Une colonisation complexe
Les conditions rudimentaires dans lesquelles les Français sont contraints de vivre, la famine, les épidémies, la fièvre jaune et le paludisme qui y sévissent, ainsi que la résistance des Amérindiens à cette occupation, ont à cette époque, eu rapidement raison de leur volonté de conquête.
Toutefois, en 1763, le Duc de Choiseul décide d’envoyer 15 000 Européens pour la colonisation officielle de la Guyane. A partir de cette date, la présence française en Amérique du Sud se fixe durablement .
Au XVIème siècle, ce sont les populations amérindiennes qui servent de main d’œuvre aux colons espagnols. Ces populations n’ayant pas survécu aux dures conditions d’esclavage et aux maladies, les Espagnols commencent alors à « importer » des Africains dans les colonies.
Alors qu’au XVIIème siècle, en Europe, la Guyane gagne la réputation d’une terre hostile, au climat équatorial invivable, en Afrique, les esclaves qui embarquent à bord des bateaux négriers ignorent tout de cette terre qui verra naître leur descendance .
Déportations
C’est le roi Louis XIV qui, en 1673, autorise la création de la Compagnie du Sénégal, qui déporte des esclaves noirs aux Antilles et en Guyane.
A partir de ce moments là de nombreux esclaves africains s’évadent dans la forêt amazonienne, où ils savent que les colons ne les pourchasseront pas, pour échapper à l’esclavage. Dans le même temps certaines femmes, violées par leurs maîtres, donneront naissance à plusieurs générations de métisses.
Au moment de l’abolition définitive de l’esclavage en juin 1848, la Guyane compte 12 500 esclaves. Les Africains déracinés constituent très vite la majorité de la population guyanaise, la plupart des colons blancs étant morts de maladies.
En 1852, le prince Louis Napoléon décide de l’établissement d’une colonie pénitentiaire avec les bagnes de Saint-Laurent-du-Maroni, de Saint-Jean-du-Maroni, de Cayenne et des îles du Salût au large de Kourou, dont l’île Royale, l’île Saint-Joseph et la célèbre île du Diable.
L’île du diable
La Guyane continue donc à servir de lieu de déportation. Cette fois-ci, ce ne sont plus des esclaves qui arrivent, puisque entre temps l’esclavage a été aboli, mais des Français et des Françaises, condamnés de Droit commun ou opposants politiques, qui sont envoyés là pour purger leurs peines.
La colonie pénitentiaire est censée contribuer au développement économique de la région puisque, à la fin de leur peine, les bagnards n’ont pas le droit de quitter la Guyane. Sur cette terre lointaine ils travailleront durement, notamment pour les notables locaux dont ils seront parfois les serviteurs.
Les derniers forçats
La présence des bagnes et l’existence très dure que mènent ces condamnés, ternit plus encore la représentation que les gens se font de la Guyane.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1945, sous l’impulsion de Gaston Monnerville la colonie pénitentiaire est définitivement fermée. Les derniers forçats regagnent la France en 1953. Néanmoins une partie de ces prisonniers s’installe définitivement en Guyane.
En 1946, la Guyane devient un département français d’Outre-mer (DOM) tout comme la Martinique et la Guadeloupe aux Antilles.
Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, des milliers d’Haïtiens et de réfugiés laotiens s’implantent à leur tour en Guyane, venant ainsi enrichir la diversité culturelle de la région.
Il faut ajouter à ces migrants, l’arrivée clandestine de populations des pays voisins, chassées de leur pays par la misère. Ils viennent essentiellement du Brésil, du Surinam, du Guyana et de la République Dominicaine. Actuellement ces « sans papiers » constituent le mouvement migratoire le plus important en Guyane française.
La composition ethnolinguistique de la Guyane française est donc très diversifiée. On y compte plus de 20 groupes ethniques différents ayant une langue et une Culture propres. Du point de vue ethnologique, cette terre est l’une des plus diversifiées du Monde.
Un territoire qui vit au rythme multiculturel
Selon que l’on se trouve à l’Est ou à l’Ouest de la Guyane, au Nord ou au Sud, la journée des habitants se déroule de façon fort différente. L’étranger qui ne connaît rien de ce morceau de France, est étonné de voir que les individus sont si différents, non seulement visuellement, mais aussi qu’ils ont des mœurs dont les particularités sont aussi marquées que celles qui existent entre Européens, Asiatiques ou Africains.
En effet, les groupes ethniques qui cohabitent là occupent des lieux géographiques différents, parlent des langues différentes, pratiquent des activités différentes.
La vie quotidienne en Guyane
Connaître la diversité des origines de la population guyanaise ne suffit pas à comprendre son fonctionnement. En effet l’organisation de la vie quotidienne dans la « cité guyanaise » répond à une logique interculturelle spécifique. Bien que l’on n’observe pas de réelle agressivité entre les communautés, les différents groupes ethniques forment tous des minorités vivant dans des mondes parallèles, qui ne s’interpénètrent que très peu.
Un métissage difficile
Bien qu’on observe chez les plus jeunes une tendance au brassage culturel, chaque communauté est ancrée dans sa Culture, son propre style de vie, sa langue. Les ethnologues qui tentent de comprendre et d’expliquer la société guyanaise ne savent pas s’il faut y voir un respect de l’Autre, ou une indifférence.
La répartition des emplois entre les groupes ethniques respecte les frontières culturelles. Chaque communauté est en charge d’un domaine particulier.
ils sont les premiers habitants de cette région du Continent américain. Témoins vivants d’une civilisation ancestrale, ils ne représentent aujourd’hui que 5% de la population guyanaise, pas plus de 9 000 personnes, qui, paradoxalement, constituent désormais la communauté la moins importante en nombre, même si ceci ne les a pas empêché de préserver leurs cultures traditionnelles des influences occidentales.
La Terre des ancêtres
Aujourd’hui, ils vivent toujours dans la forêt amazonienne, loin des centres d’activités citadines. Même si l’Etat français refuse de leur accorder un statut particulier sur cette Terre qu’ils revendiquent comme étant la leur, ils continuent à réclamer une reconnaissance spécifique.
Ils continuent à vivre de la pêche et de la chasse tout en étant aussi, comme les Noirs marrons, des piroguiers professionnels.
Ainsi, pour communiquer avec les voyageurs qu’ils conduisent, ils apprennent les rudiments de la langue française. Cette langue pourtant totalement étrangère à la vie de leur communauté qui continue de s’exprimer en langues tupi-guarani, arawak et caraïbe.
En Guyane, comme dans la majorité des régions ayant connu l’esclavage, on trouve aussi des populations noires venues d’Afrique. Dans ce coin de l’Amérique du Sud, on les appelle les « Noirs marrons ». Ils doivent ce nom à la bravoure et à la détermination de leurs ancêtres qui, pour échapper à l’enfer de l’esclavage, se sont enfuis dans la forêt amazonienne.
Aujourd’hui, la majorité des Noirs marrons,qui sont environ 10 000 actuellement, vivent sur les rives du fleuve Maroni, et dans la forêt amazonienne, bien que l’on en rencontre aussi à Cayenne.
Bushinengé
Ces populations qui sont aussi appelées "Bushinengé", qui signifie « nègre des bois » se composent de plusieurs groupes. Les noms qu’ils portent rappellent leurs origines africaines ; les Boni, les Ndjuka, les Saramanca.
Ils vivent tous près des rives du fleuve ou de ses affluents. Comme ils connaissent parfaitement les cours d’eau qui sillonnent le sol guyanais, ils mettent cette compétence au service des voyageurs. Il est donc important pour ceux d’entre eux qui veulent exercer le métier de piroguier de savoir parler français.
En effet, même si la Guyane est un département français, il existe dans cette région une majorité de peuples, qui ne parlent pas couramment la langue française . C’est le cas des Bushinengé qui parlent, généralement, un créole marqué par l’anglais et le néerlandais.
La rencontre entre les Africains et les Européens a donné naissance aux Créoles guyanais qui constituent aujourd’hui la majorité de la population . Ils représentent à peu près 33% des habitants du département.
Le créole qu’ils parlent a ses particularités. Il ne faut pas le confondre avec celui des autres populations créolophones qui vivent en Guyane, mais qui viennent de pays voisins tels que Haïti, Sainte-Lucie ou le Surinam.
C’est dans les grandes villes de Cayenne, Kourou et Saint-Laurent du Maroni que résident et travaillent les 50 000 Créoles guyanais. En arpentant les couloirs des administrations locales et des services publics on peut rencontrer ces créoles, qui ont fait de ces secteurs leurs activités de prédilection.
Les 7 000 Asiatiques qui peuplent la Guyane sont appelés localement les Chinois. Ce terme est utilisé pour désigner de façon globale les personnes originaires du Vietnam, de Singapour, de Hongkong, de Taïwan et de la Chine continentale, qui se sont installés en Guyane au début du XXème siècle.
L’Asie en Guyane
Pour communiquer entre eux, ils ont recours au chinois hakka, même si le chinois mandarin est enseigné.
Vivant principalement dans les grandes villes, c’est le commerce qui leur permet de gagner leur vie. Ils partagent cette activité avec les Libanais, beaucoup moins représentés dans la population guyanaise.
Les Hmongs ne doivent pas être confondus avec les autres Asiatiques. Leur arrivée sur le sol guyanais est beaucoup plus tardive. Ils arrivent en 1977, chassés du Laos pour des raisons politiques.
Le refuge Guyanais
Ils ont pu trouver refuge en Guyane et témoignent de cette reconnaissance en y développant l’agriculture maraîchère dont ils sont spécialistes. Les terres de Cacao, qui leur ont été attribuées par les autorités françaises, sont encore aujourd’hui habitées par eux.
C’est aux familles Hmongs qu’il faut s’adresser si l’on veut acheter des légumes frais. Ils ont fait de cette activité maraîchère leur principale source de revenus. La majorité des 2000 Hmongs qui ont trouvé refuge en Guyane vivent à Cacao.
Arrivés en Guyane, pour fuir la dictature politique de leur pays d’origine, les Haïtiens constituent la communauté immigrée la plus importante. Le créole qu’ils parlent diffère de celui utilisé par les Guyanais.
Une immigration douloureuse
C’est principalement à Cayenne que l’on peut rencontrer les Haïtiens, immigrés légaux et illégaux, qui exercent en majorité les métiers liés à l’entretien et la propreté des lieux publics. Les femmes haïtiennes travaillent également.
Elles s’occupent généralement du ménage et de la garde des jeunes enfants dans les maisons bourgeoises dans lesquelles elles sont embauchées.
Il est difficile d’évaluer le nombre exact de Surinamiens et de Brésiliens présents en Guyane. Ils constituent la dernière vague d’immigration essentiellement clandestine, ce qui explique que l’évaluation en nombre de leur présence varie entre 15000 et 18000 pour les Brésiliens, et environ 5000 pour les Surinamiens.
Les derniers arrivés
Ils continuent d’arriver par centaines chaque année et grossissent les chiffres des sans-papiers.
C’est la raison pour laquelle ils sont la plupart du temps employés « au noir » sur les chantiers de construction. Les communications intra-communautaires se font en portugais, alors qu’ils utilisent le créole guyanais pour communiquer avec le reste de la population.
Cultures minoritaires menacées
La réalité de cette multiplicité de langues qui fédèrent les communautés, tout en les isolant, crée aussi des difficultés d’intégrations culturelles, économiques et sociales.
En raison du caractère composite d’une si petite population et des évidentes inégalités sociales qui la sédimentent, la Guyane française connaît aussi des tensions, particulièrement entre créoles guyanais et nouveaux migrants.
Adaptation difficile des institutions nationales
Si les relations intercommunautaires sont relativement paisibles, on observe cependant un décalage socio-culturel important entre les groupes susceptibles de s’inscrire dans la logique des institutions
françaises et ceux qui restent en marge d’une organisation sociale et politique très éloignée de leur manière de vivre et de leur conception de la vie en société.
L’usage de la langue française dans tous les domaines officiels constitue l’un des paradoxes majeurs de l’interculturalité guyanaise.
Diiférences de traitement
Le français est effectivement la seule langue officielle écrite et parlée, alors que c’est le créole guyanais qui permet d’établir des passerelles linguistiques entre toutes les communautés.
Par ailleurs on constate qu’un nombre important de langues minoritaires se perdent lentement, du fait de la réduction considérable des communautés qui les parlent, et de l’absence de politique culturelle, affichée, pour favoriser leur conservation.
La scolarisation des enfants amérindiens offre un exemple surprenant des différences de traitement faites aux diverses communautés en Guyane. Pour eux l’école française n’est pas obligatoire, sans pour autant que leur soit proposé une autre alternative pour étudier.
Quel avenir pour l’interculturalité guyanaise ?
Les élus locaux, souhaiteraient pouvoir mettre en place une politique d’intégration sociale en direction des ethnies restées imperméables les unes aux autres, afin de développer un sentiment d’appartenance à une notion de « guyanité », qui leur permettrait de se sentir plus proches les uns des autres. Cependant un énorme travail reste à faire puisque jusqu’ici l’équilibre entre la culture française et les cultures locales n’est pas encore trouvé.
Le créole avance
Néanmoins, il faut reconnaître les modifications en faveur de la langue créole. En effet, une officialisation de la langue créole à travers des cursus et diplômes universitaires permet à cette langue d’occuper désormais une véritable place
Cependant, puisque la France a signé la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, on peut imaginer que la politique linguistique pratiquée jusqu’ici en Guyane française devrait être modifiée.
Si l’Etat français entend respecter cette charte, tant pour ce qui concerne l’éducation que le fonctionnement de l’administration, elle devra certainement laisser une place plus importante à l’utilisation et à l’enseignement du créole guyanais, qui constitue la langue la plus utilisée dans la vie quotidienne.